Poupées Russes

mars 25, 2006

Poupées Russes

“Nous avons tous notre petite histoire, le résumé précis et concis, qui synthétise tout, nous et notre vie. Moi, ma petite histoire, c’est tout vu.

Je m’appelle Adeline et j’ai mal à ma vie. Pourtant j’ai un travail et une bonne paie, un bon patron, une bonne santé… sauf que je vis mal. C’est à cause d’Antoine. Enfin, pas “à cause” de lui, il ne fait rien en particulier qui puisse justifier ce mot, simplement, avec lui, ça ne va jamais. Ca me fait peur. Vous comprenez, je ne serais plus heureuse si je le quittai….Je ne dis pas que je suis heureuse, mais c’est quand même pas mal, non ? Et puis il m’aime, c’est drôlement important, ça aussi. Des hommes qui vous aiment, vraiment, comme un dingue au point de ne pas supporter l’idée de toucher une autre femme que vous, ça ne court pas les rues. Je suis la Déesse d’Antoine, et croyez-moi, ce n’est pas un rôle aussi simple et agréable à tenir qu’on veut bien le croire. Il n’aime que moi, n’a aimé que moi, n’aimera que moi. Il a travaillé des mois à l’édification de notre nid d’amour, bientôt lit de haine. Personne ne me croit lorsque je dis que ça ne va pas avec Antoine. Il me traite bien, il n’est pas menteur, s’occupe de la maison, et puis nous allons “tellement bien ensemble” ! Et pourtant, chaque jour, l’envie irrépressible de le frapper, lui crier dessus me bloque douloureusement la gorge… Des fois, j’ai du mal à l’entendre parler sans grincer des dents, à le regarder vivre autours de moi sans ressentir honte et colère, sans savoir pourquoi. Il mange, boit, respire toujours trop fort. Et puis, au bout d’un moment, parfois des mois, je me raisonne : ma condition est excellente, telle que je l’avais rêvée en fait.

Suis-je ingrate ? Suis-je folle ? J’ai besoin de marcher quelques minutes, me détendre sous la pluie…. ils vendent des fleurs rue du Pont.

“C’est l’histoire de Marceline. Marceline est une fille qui attend.
Derrière sa caisse du magasin de bricolage, elle attend le prince qui la charmera, en se rêvant valsant, en se rêvant royale épouse, valsante souveraine… Sa vie toute grise est toute rose dans sa tête. Pendant 20 ans, elle humidifie sa couche déserte de ses seules rêves d’amours pailletées.

Mais passé 30 ans, elle se dit qu’elle en a marre d’attendre, elle en arrive même à se demander, si elle existe vraiment, cette âme soeur à qui chacun est destiné. Les hommes qu’elle connait ne tiennent pas la comparaison en fait… ils sont pour la plupart grossiers, ne pensent qu’à manger, ne connaissent aucun poème d’amour ou ne savent pas les déclamer, rotent, pètent sans vergogne, et surtout, aucun n’est capable de payer en patience le prix d’un corps vierge. Pour eux, c’est tout, tout de suite, trés vite. Et Marceline, elle n’accepte de se donner qu’au prince charmant, absolument charmant. C’est à dire un homme jeune, beau, fort, capable de tout pour sa blonde (“Elle est sur quelle planète celle-là ?”). Elle se rêvait submergée de prétendants, mais le seul qui puisse, à lalimite, tenir cette place dans le coeur de Marcelline, c’est Ahmed, l’épicier, qui lui offre des fruits et des fleurs, mais qui, vraiment, n’est ni jeune ni beau ni fort, mais tout juste agile, cultivé et économe, pour ne pas dire fâcheusement petit, intello et pauvre.

En pleine crise sentimentale, Marceline décide d’en finir avec la vie. Elle donne à manger à son chat, et sort en laissant la porte d’entrée entrebaillée, une prière en tête.

Elle revient 20 minutes plus tard, un livre à la main, qu’elle a trouvé sur le parapet du pont du haut duquel elle comptait se jeter.

“C’est l’histoire d’Edith. Edith est une femme à qui on ne la fait pas. On lui a tout montré, elle a tout regardé, elle a tout fait. Elle peut dire n’importe quoi sur tout ce que vous voulez, vous pouvez être sûr qu’elle aura une opinion. Tout est prétexte à être analysé, décortiqué, sous-pesé, jugé et étiqueté. Ce qu’Edith déteste par-dessus tout, ce sont les gens qui font n’importe quoi. Edith a des principes, et son tout premier est OR-GA-NI-SA-TION. Parce qu’il y a des choses qui se font comme ci, et d’autres qui se font comme ça, et aussi des choses qui ne se font pas du tout. Par exemple, un couple moderne se doit d’être paritaire : une femme c’est un homme, un point c’est tout. Mais attention ! un homme ce n’est pas une femme, c’est sûr, c’est moins propre.

Alors Romuald, le petit d’ami d’Edith, qui n’est ni propre ni organisé, et dont il n’est pas certain qu’il aie des principes, a du signer tout un tas de contrats et de paperasses lors de sa rencontre avec Edith, qui affirmaient qu’il était bien d’accord avec le concept de parité sexuelle : il a signé l’emploi du temps, maintenant aimanté au frigo, qui stipule qu’il est de vaisselle les lundis, mercredis, vendredis et samedis (il s’échine d’ailleurs à lui expliquer que ce n’est pas paritaire du tout 8 vaisselles sur 14, ce à quoi elle répond “c’est normal, t’es un homme”), l’autorisation de sortie du samedi soir, de 22 heures à minuit, et même un “bail relationnel” inventé par Edith qui assure à l’intéressée une relation intime d’au moins 5 ans, renouvelable au terme du contrat avec l’accord des 2 parties. Oui, il est sacrément pris en main Romuald, mais alors, il n’aime pas ça du tout. Il crie déja fort lui, mais par dessus les cris d’Edith, c’est intenable. Du coup, à chaque conseil d’administration conjugal, c’est-à-dire tous les soirs, les voisins doivent appeler la police.

(Quand elle lit ça Marceline, elle est à deux doigts de jeter le bouquin et de retourner sur son pont… Oh, bien sûr ! elle connait le feminisme, tout ça, mais quand même, elle ne se gêne pas celle-là ! “Elle mériterait d’être plaquée un bon coup oui ! Si en plus il faut faire fuir les prétendants au nom de la parité, quel intérêt ? A-ton déja vu un prince charmant enfiler des gants de vaiselle ? Bon, c’est vrai, elle travaille Edith, c’est une femme active comme on dit, elle n’a peut-être pas toujours le temps de faire la vaisselle… Mais ce n’est pas une raison ! Une femme, ça sert à s’occuper d’un homme, il n’y a pas à tortiller, et lui, il vous aime en retour et sa beauté qui vous est offerte à jamais est votre meilleure récompense “Complètement à l’Ouest…”). Pas étonnant qu’elle se dispute tout le temps avec son homme, il n’ aucune raison de lui être reconnaissant !
Je suis sûre qu’il va la plaquer! “)

D’ailleurs, ils sont en pleine engueulade. Ca fuse dans tous les sens, la vaisselle, les injures, les coups de pieds. Et là vraiment, Romuald en a par dessus la tête, il hurle : “Pourquoi compliques-tu toujours tout ?” Il a crié si fort qu’elle se tait 30 bonnes secondes, comme soufflée, avant de répondre par l’interrogative : “Pourquoi est-ce si compliqué ?” C’est vrai quoi ! elle fait tout ce qu’elle peut pour que tout soit parfait, elle essaie toujours d’arranger au mieux une chose aussi compliquée qu’une relation, et c’est elle qui complique tout ? Il y a une injustice absolue là-dedans… Elle sort en claquant la porte derrière elle, elle a besoin d’air.

Sur le banc où elle s’asseoit d’habitude – dans le parc, entre 18H30 et 18H43 pour sa balade digestive – il y a un livre. Elle l’ouvre, c’est fait pour ça.

“C’est une toute petite histoire, une histoire complètement inutile, une histoire où tout se passe bien. C’est l’histoire de Josiane et Aimé. Elle a 80 ans, lui 87, et ils ont passé les 68 dernières années ensemble.

“Fortiches pense Edith, tout ça sans prise de bec ?”
68 années, sans un mot plus haut que l’autre. Dans leur jeunesse Josiane restait à la maison pour s’occuper des enfants et du logis, Aimé était charpentier. Ils se sont mis en ménage sans même s’en rendre compte : l’un a quitté ses parents pour pouvoir travailler à la ville, l’autre à suivi. Ils ne se sont jamais mariés parce qu’ils ne se sont jamais rendus compte qu’ils “étaient ensemble”. Ils étaient, c’est tout, et c’était bien que ce soit l’un avec l’autre. Ils s’aimaient mais ne se le disait pas : ça allait de soi. Aimé ne savait rien faire d’autre que des charpentes, et Josiane ne savait rien faire d’autre que coudre, élever des enfants et cuisiner. C’était dans l’ordre des choses que cela se passe ainsi, et il n’y avait à y revenir.

(“Normal, ils s’aiment eux”)
“Tu vois Edith, pense Marceline, il n’ a rien de dégradant à s’occuper d’un homme.”
“Elle n’a pas beaucoup dû voir le monde, cette Josiane…” lâche Edith avec un rire sans joie. Il lui vient alors à l’esprit qu’elle non plus, elle n’a pas beaucoup voyagé.

Elle est petite cette histoire, celle d’Aimé et Josiane, ce n’est même pas un livre, juste un journal, le journal de Josiane, le mien. Elle n’a rien noté dedans, juste cette sorte de bilan, au beau milieu du cahier, d’une écriture bien nette. Elle est vieille et témoige de son bonheur. Ce sera à l’usage de la jeunesse, ce livre appartient à d’autre désormais.”

Quand elle referme le livre, elle est un peu amère Edith. Il y a des gens, quelque part dans cette ville, deux petits vieux, qui ont toujours fait l’inverse de ce que qu’elle faisait et qui sont parfaitement heureux. Elle a eu beau s’assurer de toutes les façons possibles que Romuald ne la quitterait pas, elle a eu beau contruire une relation définie par une éthique paritaire et communicationelle, elle n’a jamais été satisfaite, encore moins heureuse. Il y avait toujours un problème, une parole négligente, un geste incontrôlé, un retard, un drôle d’air, qui étaient matière à palabrer. Elle pensait que c’était important de “tout se dire”. Elle a trop dit.

“Ce n’est peut-être pas le bon compatit Marceline, ça s’attend un prince charmant.”
Mais Edith atteint enfin le fond du problème : “J’ai été une emmerdeuse et je me suis gâché la vie. Je l’ai contraint et moi avec. Je dis stop.”
Romuald n’est pas franchement joyeux d’apprendre le résultat de son introspection : il a peut-être signé puis renié sysématiquement tous les contrats d’Edith, il n’a peut-être jamais fait l’effort de ranger ses chaussures dans l’entrée,mais il y tient quand même, à sa petite Edith.

“Non ?! Ils restent ensemble ? s’inquiète Marceline. C’est pas possible, pas avec ce niais de Romuald !”
(“Et pourquoi pas je te prie . Edith est simplement un peu perdue, pas désespérée, et elle aime ce garçon”)

Oui, ils sont toujours ensemble, Romuald ne rangent toujours pas ses chaussures, mais ça c’est normal : c’est dur ; simplement, la poussière est faite moins souvent, la vaisselle reste un peuplus longtemps dans l’évier, et les voisins n’appellent plus la police. Edith a écrit son histoire, sur le pages restées vierges, et elle est allé le reposer là où elle l’avait trouvé, sur le parapet du pont, près du parc.”

Marceline en a marre de tous ces couples heureux, elle aussi aimerait écrire son histoire à la troisième personne, en être l’héroïne. Mais elle n’a même pas d’homme avec qui se fâcher et se réconcilier, pas de prince charmant. Elle a tout juste l’épicier. “Il est vraiment…. pas trés beau” pense-elle. Aussitôt elle rougit : elle a 30 ans maintenant, il est normal que le jeune prince aie vieilli lui aussi. “Et il t’aime, lui, tu peux en être sûre. Réfléchis : a-t-il jamais oublié ton anniverssaire ? te souhaiter Noël ou Pâques (un musulman !) ? En fait, je crois même qu’il m’a écrit à chaque fois que je suis parti en vacances, alors qu’il restait ici !” Marceline cesse brutalement de penser. Elle prend peur : et si elle était passé chaque jour devant son prince charmant sans le voir, comme dans les films tristes et romantiques ? Le prince charmant peut-il être maghrébin ? A quoi reconnait-on le prince charmant, finalement ? Elle saute sur le journal d’Edith et Josiane, s’empare de son stylo à poèmes qui sent la rose et note à toute allure : elle a une course à faire à l’épicerie du coin en toute urgence, avant que ça ferme.
“Ca ne s’attend pas un prince chamant, écrit-elle, ça se trouve.Et vous savez à quoi on le reconnait?

Il vous aime.”

Quand je referme le journal, il est tout détrempé de pluie, de larmes, et j’ai envie de hurler. Je suis un peu Marceline, avec un épicier à mes basques. Je suis une autre Edith, qui se pose trop de question. Et je ressemble tellement à Josiane, qui s’est mise avec Aimé parce que ça s’est trouvé comme ça. Mais il y a une chose qui me manque et qu’ont toutes ces femmes. Marceline n’a peut-être pas vu Ahmed, mais elle l’aime déja, parce qu’elle a besoin d’être aimée. Edith ne supporte certes pas les chaussettes qui trainent de Romuald, mais sans Romuald, comment envisagerait-elle encore de vie ? Et cette Josiane, n’est-ce pas de l’amour le plus pur, celui qui ne prononce pas son nom, dont elle aime son Aimé ?

Mais moi ?

Je le déteste. Quand il parle, quand il met sa main gauche comme ça, derrière sa nuque, quand il réfléchit, quand il me sourit, avec tout son amour dans son regard…. Je simule, je fais des efforts, j’y mets toute mon énergie, oui, je ferme le yeux : il m’aime ! Mais sa peau sur la mienne me révulse.

J’ouvre le journal, avec la peur, le plaisir, le courage surtout, de ce que je vais devoir y écrire : je n’aime pas Antoine.”

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